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Lettres iraniennes - Amour mystique du Fou d’Elsa

Lettres iraniennes

Politique / sociologie / Littérature

Amour mystique du Fou d’Elsa

Amour mystique du Fou d’Elsa

Armand Karimi Goudarzi

 

 

Dès qu’on parle de la poésie d’Aragon, un nom remplit l’esprit : Elsa. Dans sa poésie et même dans ses romans, Aragon se met à la recherche de son amour et il le glorifie à chaque pas à travers l’image qu’il projette de la femme dans l’esprit du lecteur.

Le Fou d’Elsa[i][1], le poème de quatre cent vingt cinq pages, reprend différemment les traces des autres ouvrages poétiques d’Aragon (prose ou poésie) : le Feu de joie, le Paysan de Paris, les Yeux d’Elsa, les Poètes, entre autres, souvent attribués à Elsa, exaltant la femme.

Malgré son approche mystique par la forme et les idées, le Fou d’Elsa reprend dans une autre ambiance, le thème déjà exprimé dans l’œuvre du poète- une constante qui s’impose à la lecture de ses œuvres ; les rapports qui unissent l’homme à la femme.

C’est dans la femme qu’Aragon repère les espoirs les plus sûrs d’un avenir véritablement humain. C’est pourquoi même s’il fournit un décor oriental et mystique pour ce récit « d’amour », le Fou d’Elsa ne se met pas du tout à l’écart dans l’ensemble de l’œuvre aragonienne.

Le poète matérialiste du XXe siècle tient à se rapprocher de ses ancêtres médiévaux, les troubadours d’Oc, et des poètes musulmans et mystiques lointains –dans le temps et dans l’espace –rien que par l’amour et c’est justement ce qui rend curieuse et spécifique sa démarche dans cet ouvrage.

Aragon veut construire le bonheur humain sur la base de l’amour qui est la plus haute expression du mysticisme.

 

l’amour qui, selon les mystiques, conduit l’homme, étape par étape, au plus haut degré du ciel, et qui constitue le plus fort des liens entre les créatures et Dieu – les amoureux et le Bien-aimé est défini comme le réseau de la Vérité par Cheikh Abu saïd Abil Kheir.

Les mystiques qui ont analysé soigneusement ce noble sentiment proposent maintes définitions pour l’amour : « le source de l’amour est l’affection, puis c’est l’enthousiasme (chawq) et, enfin, c’est l’amour qui est le comble de l’affection »[ii][2] ou encore « Parfois l’amour était le ciel et l’esprit, la Terre. Jusqu’à ce que le temps nécessite la pluie. Parfois l’amour était la graine et l’esprit, le sol. Qu’est-ce qui va pousser ? Parfois il était le bijou … Parfois la selle … Parfois la météore … Parfois le poison … »[iii][3]

L’amour remplit donc l’univers du mysticisme. Il possède toutes les qualités et toutes les puissances que l’on peut connaître, d’une très vaste étendue et d’une force immense. Et Dieu ne prête l’amour qu’à l’homme.

« Les cieux n’ont pu supporter le fardeau du secret (la charge de l’amour)

Ils en ont fait échoir à ce fou que je suis. » Hafez [iv][4]

Et l’homme qui reçoit le lot divin, tente à le comprendre ; or la tâche n’est point facile.

« Celui qui n’atteint l’amour, ne trouve pas l’essence de la vie, et qui n’arrive au Mont Qâf ne voit pas (et ne connaît pas) Simôrq.» [v][5]

« Ô Djâmi, ne dit rien du secret de l’amour !

C’est un secret indiscutable et un récit incompréhensible. »

Cependant, plusieurs mystiques ont consacré leur vie à ce récit incompréhensible et presque tous ont proposé une définition étymologique semblable :

« L’amour (echq عشق) est un mot dérivé du mot ‘achaqqa’ عشقه (Lierre)- plante qui enveloppe l’arbre et qui le sèche, le jaunit et le prive de ses fruits ; ainsi que l’amour, fait disparaître l’existence de l’amoureux dans l’apparence de la beauté de l’aimé(e) ; comme l’amour se pointe, ne reste que l’aimé (e) … » [vi][6]

Une telle relation unifie l’amoureux et l’aimé(e) qui pour les mystiques n’est que le Créateur.

Selon Ibn-e-Arabi :

« Un être n’aime en réalité personne d’autre que son Créateur.[vii][7]»

Cet amour que les mystiques dont Ibn-e-Arabi, distinguent en trois états : naturel, spirituel et divin, a des conditions et des étapes à franchir. Chaque étape, chaque état prépare l’ascension de l’amoureux vers le Bien-aimé. Ainsi l’amour naturel, cet  amour illusoire, ouvre la voie de l’amour divin et lui donne le statut humain.

« Celui qui n’est pas malade d’une belle,

Il faut effacer son nom de la liste des hommes.

Celui dont l’amour n’est pas l’ami,

Il lui faut une selle et une bride. » Chaikh Bahaï

Pour les mystiques tels que Mowlavi, Djami, Attâr, Ahmad Qazali, Rouzbehan Chrazi, Ibn-e-Arabi et beauxoup d’autres, l’amour illusoire, l’amour miroir, est si proche de l’amour divin que pendant des siècles les Ulémas qui restaient à la surface des textes considéraient leurs œuvres –Youssof et Zoleikha, Cheikh San’an, Leïli et Medjnoûn, n’ont pu comprendre la vraie signification de l’amour qu’ils définissent.

« Les égarés ne comprennent rien de ce récit ? Il faut des cas comme Zoleikha et des personnes comme Medjnoûn. » [viii][8]

 

Aragon a franchi la première étape de cette voie, le poète dont l’amour est connu  grâce aux poèmes et chansons, est amoureux et il a connu les hauts et les bas de cette aventures périlleuse.

En outre il s’engage dans la voie de l’amour pour en faire un récit. Dans cet acte- décrire les événements et les faits, dévoiler les sentiments et les mélancolies, noter la passion de l’amoureux et ses souffrances- le poète glorifie l’amour et honore la bien-aimée. Rien que par son thème  – poème d’amour - Le Fou d’Elsa s’approche à la fois au récit coranique « Youssef » et aux autres récits d’amour mystique. C’est la même histoire que l’on a appréciée comme « le meilleur des récits » et dont on a dit :

« (C’est) le récit de l’amoureux et de l’aimé (e), le récit de la séparation et de l’union et celui de la passion des amoureux, … c’est l’expression du désir de l’amoureux et la coquetterie de l’aimé. La joie et la tristesse s’y trouvent et c’est le récit le plus tragique. »[ix][9]

 

L’amour remplit tout ce récit du Fou d’Elsa, le poète raconte les passions, le désir et les tentations de l’amoureux, le poète fou de la Grenade du XVe siècle, à la recherche d’Elsa, sa bien-aimée vivant au XXe siècle, comme l’amoureux mystique qui cherche son Bien-aimé, son Créateur, lointain et dans le temps et dans l’espace qui n’est accessible que par la force de l’amour et par le récit d’amour. 

 

 

[x][1] Louis Aragon, Le Fou d’Elsa, Paris : Gallimard, 1964.

[xi][2] Rouzbehan-e-Chirazi, Ressalat-al-Quds, par J. Nourbakhsh, Téhéran, pp.85-86.

[xii][3] Ahmad Qazali, Savaneh, par N. Pourjavadi, Téhéran, Bonyad-e-Farhang, 1980, p. 6.

[xiii][4] Z. Safa, Anthologie de la poésie persane, Paris : Gallimard, 1968, p. 261.

[xiv][5] A. Hosseini Heravi, Nazhat-ul-Arvah, par N. Mayel Heravi, Téhéran : Zavar, ?, p.4.

[xv][6] A. Seyed Ali Hamadani, Machareb-ul-Azvaq, par M. Khadjavi, Téhéran, 1983, p.46.

[xvi][7] Louis Aragon, Entretiens avec Francis Crémieux, Paris : Gallimard, 1964, p. 62.

[xvii][8] Ein-ul-Qozzat Hamadani, Les lettres de Ein-ul-Qozzat, par A-n. Monzavi, Téhéran : Zavar, 1984, vol.2, p.130.

[xviii][9] J. Sattari, Le mal de l’amour de Zoleikha, Téhéran : Tous, 1994, p.4.

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

+ نوشته شده در  2007/11/30ساعت 12:50  توسط Armand Karimi Goudarzi  |