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Lettres iraniennes

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Politique / sociologie / Littérature

L'amour mystique dans le Fou D'Elsa de Louis Aragon -1

LE FOU D’ELSA DE LOUIS ARAGON

ET

L’AMOUR MYSTIQUE

 

La genèse d’un poème d’amour

 

« On dira qu’un homme se doit de ne pas exposer son amour sur la place publique (...) Un homme n’a rien de meilleur, de plus pur, et plus digne d’être perpétué que son amour (...) et (...) c’est lâcheté et faiblesse de craindre porter son amour au pavois. »

Aragon, Les Yeux d’ELsa

 

En 1964, Aragon répondant à cette question de Francis Crémieux : « A quels rivages vous souhaitez aborder dans nos etretiens »[i], déclare:

« ... J’y suis déjà depuis quatre ans, sur ce rivage: l’Andalousie du XVe siècle. »[ii]

Pendant ces quatre années, Aragon écrivait Le Fou d’Elsa, ce poème de quatre cent vingt cinq pages « présenté tantôt comme une épopée lyrique tantôt comme une sorte de testament philosophique. »[iii]

 

Epopée lyique

En 1960, feuilletant de « grands volumes encombrants » de la collection du Ménestrel, journal de musique imprimé en Hollande, les yeux d’Aragon tombent sur l’une des chansons dont les paroles sont d’un certain  Victor le Comte, et le titre le retient: « La veille de la prise de Grenade »[iv]

Alors, le voyage commence à partir de ce nom : La Grenade[v] ; le poète part au pays des rêves, « des rêves re rêvés » et se trouve devant ...

« ... Grenade, la Grenade aux derniers jours, la Grenade assiégée par les Rois Catholiques ... »

Le premier vers de la romance contient une étrangeté qui attire Aragon :

« La veille où Grenade fut prise »

« Tout a commencé par une faute de français (...) tout le mystère en résidait dans une faute de syntaxe : on dit, bien entendu, la veille du jour où ... et non la veille où ... »[vi]

Et ce divorce de mots, cette contraction du langage, cette beauté appolinairienne qui résidait  dans l’incorrection même, devient pour le poète la clef des songes pour retrouver la Grenade et l’Andalousie. Ce premier vers ouvre l’univers des songes sur Aragon qui se prépare pour exprimer, pour chanter ce qu’il voulait dire et qu’il avait dit depuis lontemps, même avant la période du début du surréalisme, à l’époque  de Dda, Anicet ou Panorama, ou même ici et là dans les poèmes du Feu de joie : l’amour et le merveilleux.

Quelle est l’intention du poète dans ce voyage dans le temps et dans l’espace? Dans ce long chant de qutre cent vingt cinq pages?

Le poète, l’ancien combatant et résistnt, croit d’abord qu’une image parallèle dl’attache  à ce vers, le sentiment de celui qui a eu l’expérience de l’occupation et qui en a souffert:

« ... Ce terrible 1 » juin 1940, quand, avant que le courant fût coupé, dans une maison du Maine, j’entendis la nouvelle de Paris tombé ... »[vii]

Mais il y a tout un autre mystère pour lui, dans la chanson : c’est l’image de Boabdil, Mohammed XI, le dernier roi nasride de la Grenade. Boabdil apparaît dans la légende espagnole et l’histoire écrite par ses ennemis sous une image déformée et caricaturale celle qu’Aagon a retenue d’un livre de Mauirce Barrès qu’on lui avait lu à l’Ecole Saint-Pierre de Neuilly. Mohammed XI était présenté ainsi :

« El Rey Chico, le petit roi Boabdil, lâche, traître et assassin, est pour nous caché à demi par les branches tombantes de ce laurier-rose sous lequel il se déroba, un jour que ses soldats mourraient bravement pour sa cause. »[viii]

Et aragon, refusant cette image de « lâche » et de « traître » dans lesdits entretiens, déclare qu’un de ses soucis majeurs dans le Fou d’Elsa a été de « réhabiliter Mohammed XI, alias Boabdil » :

« F.C. : Vous avez voulu vraiment réhabiliter Boabdil qu’en disent les historiens ? (…)

A.: (…) Tous les historiens arabes sont d’accord avec moi sur ce sujet. Seuls les historiens espagnols peuvent protester (…) pas ceux d’aujourd’hui, les historiens espagnols à peu près contemporains de Boabdil. Parce qu’ils avaient raison, des raisons d’Etat, de continuer ç donner une figure caricaturale de Boabdil (…) »

 

Il explique, alors que Boabdil, même si l’on appelle « El Chico », l’enfant, le petit garçon, à l’époque du siège de Grenade, c’est un homme de vingt huit ans, et qu’il est mort au Maroc -« pour défendre l’Islam »- en 1532, quarante ans après la chute de Grenade dans un combat contre les Espagnols débarqués au Maroc, alors qu’ « il aurait très bien pu ne pas être un guerrier » ayant presque soixante-dix ans.

 

« Les faits sont donc contradictoires à l’image qui est donnée ; Boabdil ne ressemble guère à ce petit gamin pervers « adonné à on ne sait quelles voluptés » comme dit Barrès. Qui pourrait nier  que cette image était pure légendaire ? »

 

Mais enfin, la question qui occuperait l’esprit des toute personne au courant des tendances et des activités communistes d’Aragon, c’est ; Quel est le point commun qui lie Aragon , communiste dévoué (au moins à cette époque-là), et Mohammad XI, le roi nasride qui, même vaincu, demeure un roi ? Pourquoi a-t-il cette indulgence pour Boabdil ? Autre chose que le sentiment du malheur ? Le malheur de celui qui a eu l’expérience de « la veille de la prise de Grenade en 1940 » ? Et l’injustice qui pèse pendant des siècles sur le souvenir d’un ennemi ?

 

Le vieux défenseur de Boabdil commence à le rechercher dans l’histoire, du pays de Nadjd jusqu’à l’Asie et la Perse, de l’Afrique à l’Andalousie, pendant de longues périodes du Moyen-Âge. Mais élevé par la tradition, l’enseignement et les préjugés chrétiens et y étant trop attaché, le poète a recours à son seul guide, le songe :

 

« Seul, ici me guide le songe, comme ceux qui descendirent aux enfers, Orphée ou Dante (…) le temps passait, il y a avait des années entières que le rêve de Grenade me revient. »

 

Le rêve de Grenade, de l’Andalousie dont ainsi parle Aragon, lui revient après de longues années :

« C’est, il faut l’avouer, assez étrange, j’ai subi une sorte de fascination de ce pays, de ces gens, de leurs mœurs, de leur philosophie, de leur religion même, tout ce qui était les éléments de leur civilisation et bien sûr, au premier chef, de leur poésie étroitement liée avec la poésie des Arabes et celle des Persans, à l’autre bout de la méditerranée. »

 

De ces propos, on arrive à dégager une série de motifs et d’intentions du poète dans la composition du Fou d’Elsa et on voit que cet ouvrage ne comprend pas seulement Grenade et l’Andalousie.

 

Jetant un coup d’œil sur l’histoire mondiale, surtout celle de la France, et plus précisément les événements de l’Algérie dans les années cinquante, on se souvient des Algériens qui se mettent à se révolter contre les Français, les colonisateurs. Les Français, pour la plupart, surpris des gens qui ne voulaient pas être « des Français à part entière ou pas entières », ne peuvent comprendre cette allure.

 

Selon Aragon :

« … Il ne suffisait pas, pour comprendre ces hommes et leur acharnement à ne pas devenir des Français (…), de quelques généralités sur cent ans de colonisation. »

Il se rend compte :

« C’est sans doute par les événements d’Afrique du Nord que j’ai compris mes ignorances, un manque de culture qui ne m’était d’ailleurs pas propre. »

 

Il entre alors à travers l’image de Boabdil et l’Espagne musulmane, dans l’intimité  de cette âme islamique où tout lui était étrange. »

 

« D’avoir touché mon manque de connaissance me rendait intolérable d’en demeurer là. Il me fallait apprendre pour connaître. »

 

De cette façon, l’Andalousie qui, lors du Moyen-Âge, était l’intermédiaire culturelle entre  l’Orient et l’Occident, devient une autre fois, le lien entre le monde occidental.

« L’histoire (…), ces huit siècles du règne des musulmans sur la péninsule ibérique, est pour la plupart de nos contemporains, l’âge d’or. »

« … Dans une époque où les conflits et les violences semblaient remplir le monde, la cohabitation des trois cultures islamique, chrétienne et juive était un des principaux caractères de l’histoire de l’Andalousie. »

 

D’une telle cohabitation émergeait un échange culturel, linguistique et scientifique, entre le monde musulman et le christianisme : un échange permanent dans lequel l’Andalousie jouait le rôle de l’intermédiaire dans la transmission des sciences et de la philosophie, grecque surtout, à l’Occident chrétien.

 

« A Tolède, au XIIe siècle, Don Reymondo, le grand ministre de la Castille rassembla les littéraires et fit traduire les livres arabes les plus importants en latin ; les livres de l’astronomie, de la médecine, de la biologie, de l’histoire et de la philosophie.»

« Les traducteurs avaient diffusé dans toute l’Europe médiévale, les œuvres des penseurs comme Aristote, Galin et Hypocrate qui étaient déjà expliquées et décrites par Avicenne et Averroés. »

« … Vous savez que la philosophie  grecque ne nous a été connue, en France notamment [à l’époque de Boabdil], que grâce à des hommes comme Avicenne et Averroés, c’est-à-dire des Musulmans, ou des Juifs, comme Maïmonide ; lesquels avaient retrouvé les textes grecs, que des Français ont lus an arabe pour la première fois. »

Pendant des siècles, les traducteurs et les savants chrétiens, juifs et musulmans comme Fernando de Tolède, Juan d’Espeï, Rebbi Zague, Abraham Alfegui, Bernaldo Alarabigo, entre autre, collectaient le patrimoine culturel et scientifique de l’islam, et le transmettait en langues européennes ; ainsi que des savants et penseurs comme Lévy-Provençal, Louis Massignon et Menendez Pidal grâce auxquels la culture islamique et l’histoire de l’Andalousie (par Lévy-Provençal et Menendez Pidal) et celle du monde arabe et iranien (par Louis Massignon) ont été connues à l’Occident.

Le Fou d’Elsa  est aussi une occasion de rendre hommages à ces chercheurs.

« J’ai pensé par la poésie , attirer l’attention de mes contemporains sur ces hommes remarquables, ces chercheurs, dont était également ce Louis Massignon, mort l’année dernière (1963)… »

Mais la Grenade pour Aragon n’est pas seulement un rêve, c’est son « pays légendaire, l’exil de (son) cœur ». ET pour se rendre au pays de ses rêves, la voix de la femme aimée, ses caresses et son amour lui ouvrent la voie, et Elsa, « la femme qu’il aime uniquement », lui fait écouter un chant de son pays lointain, « étrangement possédé de Grenade », le poème de Mikhaïl Sveltov.

 

« ГреНаәа, ГреНаәа, ГреНаәа, Моя »

 

Ce poème qui devient l’âme du roman d’Elsa Triolet le rendez vous des étrangers.

 

« Ce poème de Mikhaîl Sveltov, je l’ai connu par Elsa, je l’ai écouté à la demande d’Elsa, dire par son auteur alors même que sa langue m’en était inconnue, je n’y entendais que ce refrains de Grenade. »

 

Grenades, mes amours,

Grenade, ma Grenade.

J’ai laissé ma chaumière,

Me suis fait combattant

Pour qu’à Grenade on donne La terre aux paysans »

 

C’est sur ce poème qu’est bâti le Rendez-vous des étrangers , et je sais trop de quel prix est payé un roman pareil pour n’y pas lire notre double destinée. Le mystérieux appel de Grenade, l’expression de ce qui enlace nos deux vies, nos deux songes mystérieusement réunis. »

 

Ce n’était pas « coïncidences, mais convergences » qu’Elsa et Grenade se lient pour inspirer Aragon à composer le Fou d’Elsa.

 



[i] L. Aragon, Entretiens avec Francis Crémieux, Paris: Gallimard, 1964, p. 11.

[ii] Ibid, p.11.

[iii] Ibid, p. 12.

[iv] L. Aragon, Le Fou d’Elsa, Paris : Gallimard, 1964, p. 11.

[v] Ville d’Espagne, la capitale de l’état musulman andalou de 1235 à 1492.

[vi] Le Fou d’Elsa, pp. 11-12.

[vii] Ibid, p.12.

[viii] Ibid, p.13.

+ نوشته شده در  2008/8/21ساعت 7:44  توسط Armand Karimi Goudarzi  |